L’intériorité kierkegaardienne, l’intérieur kierkegaardien

 

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“On monte au premier étage d’une maison éclairée au gaz, on ouvre une petite porte et on se trouve dans l’entrée. A gauche, il y a une porte vitrée qui conduit dans un cabinet. On continue tout droit et on arrive dans une antichambre. Derrière se trouvent deux pièces tout à fait identiques quant aux dimensions, tout à fait identique quant à l’ameublement, comme si on voyait une des pièces en double dans un miroir. La pièce de derrière est décorée avec beaucoup de goût. Il y a un candélabre sur une table de travail ; devant celle-ci, un fauteuil aux lignes légères, recouvert de velours rouge. La pièce de devant n’est pas éclairée. Ici, la pâle clarté de la lune se mêle au puissant éclairage de la pièce de derrière. On s’assied sur une chaise près de la fenêtre, on regarde la grande place et on voit se hâter les ombres des passants sur les murs des maisons ; tout se transforme en un décor de théâtre. Une réalité de rêve se met à poindre dans l’arrière-fond de l’âme.”

Søren Kierkegaard, La reprise, O.C, III, p.81 (Editions de l’Orante)

 

Illustration : Emmanuel de WITTE (1617-1692) – Intérieur avec une femme jouant de l’épinette. © Musée des Beaux Arts, Montréal.

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Le monde de Christina

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«Le défi pour moi était de rendre justice à son extraordinaire conquête de la vie, alors que tous la privaient d’espoir.» dixit Andrew Wyeth.

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Bonheur et présence

“Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.”

Blaise Pascal, Pensées, Editions Sellier (80), “Vanité”

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Plus tard

“Le temps passé dans une chambre où tout est noir

reviendra plus tard. Alors j’apporterai une petite

lampe et je vous éclairerai. Les gestes confus se pré-

-ciseront. Je pourrais donner un sens aux mots qui

n’en avaient pas, et contempler un enfant qui dort

en souriant.

Est-il possible que ce soit nous-même en veillis-

-sant? Il y a quelques morceaux de ruines qui tombent.

Ceux-là ne se relèveront plus. Et il y a aussi quelques

fenêtres qui s’éclairent. Et devant la porte un homme

solide et doux qui connait sa force et qui attend.

Il ne reconnaîtrait pas lui-même son visage.”

Pierre Reverdy, Plupart du temps (1915-1922)

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Le monde comme volonté de puissance

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“Et savez-vous ce qu’est « le monde » pour moi ? Voulez-vous que je vous le montre dans mon miroir ? Ce monde : un monstre de force, sans commencement ni fin ; une somme fixe de force, dure comme l’airain, qui n’augmente ni ne diminue, qui ne s’use pas mais se transforme, dont la totalité est une grandeur invariable, une économie où il n’y a ni dépenses ni pertes, mais pas d’accroissement non plus ni de bénéfices ; enfermé dans le  « néant » qui en est la limite, sans rien de flottant, sans gaspillage, sans rien d’infiniment étendu mais incrusté comme une forme définie dans une espace défini et non dans un espace qui comprendrait du « vide » ; une force partout présente, une et multiple comme un jeu de forces et d’ondes de force, s’accumulant sur un point si elles diminuent sur un autre ; une mer de forces en tempête et en flux perpétuel, éternellement en train de refluer, avec de gigantesques années au retour régulier, un flux et un reflux de ses formes, allant des plus simples, aux plus complexes, des plus calmes, des plus fixes, des plus froides aux plus ardentes, aux plus violentes, aux plus contradictoires, pour revenir ensuite de la multiplicité à la simplicité, du jeu des contrastes au besoin d’harmonie, affirmant encore son être, dans cette régularité des cycles et des années, se glorifiant dans la sainteté de ce qui doit éternellement revenir, comme un devenir qui ne connait ni satiété, ni dégoût, ni lassitude – : voilà mon univers dionysiaque qui se crée et se détruit éternellement lui-même, ce monde mystérieux des voluptés doubles, voilà mon par-delà bien et mal, sans but, à moins que le bonheur d’avoir accompli le cycle ne soit un but, sans vouloir, à moins qu’un anneau n’ait la bonne volonté de tourner éternellement sur soi-même – voulez-vous un nom pour cet univers ? Une solution pour toutes ses énigmes ? une lumière même pour vous, les plus ténébreux, les plus secrets, les plus forts, les plus intrépides de tous les esprits ?– Ce monde, c’est le monde de la volonté de puissance – et nul autre ! Et vous-mêmes, vous êtes aussi cette volonté de puissance – et rien d’autre !”

NIETZSCHE, Friedrich (trad. Michel Haar, Marc B. de Launay), Fragments posthumes. Automne 1884 – Automne 1885, Paris, Gallimard, 1982, p. 343-344.

*Illustration* Salvador Dali, Enfant géopolitique observant la naissance de l’homme nouveau (huile sur toile 46 x 52 cm -1943)

 

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Dieu parle à l’homme

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“Je te donne la mort avec une espérance
Ne me demande pas de te la définir,
Je te donne la mort avec une différence
Entre un passé chétif et mieux que l’avenir,
Je te donne la mort pour sa grande clémence
Et tout son contenu qui ne peut pas finir.
Bientôt, petit, bientôt tu seras un mort libre,
Tu te reconnaîtras entier et fibre à fibre
Sans le secours des yeux qui pouvaient bien périr,
Bientôt tu parcourras les plus grandes distances
Dans l’immobilité du corps et le silence,
Laisse-moi et je promets de te guérir
De la chair malhabile à porter la souffrance.”

Jules Supervielle
“Dieu parle à l’Homme” in La fable du monde (suivi de Oublieuse mémoire, editions Gallimard, NRF, p.35).

*Illustration*Egalité devant la mort (1848) par le peintre William Bouguereau (1825-1905)

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Au moment du banquet

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“Sur les murs de cette salle, où le festin a lieu les
traces de ta vie modeste et fade.
Mais aujourd’hui les paroles sont plus fortes, les
gestes sont plus grands et le bruit plus joyeux.
Les limites de ton cœur s’écartent et peut-être
de tous les autres cœurs quelque chose aussi sortira.
Mais, sans qu’aucune autre voix s’élève, sans qu’au-
-cun silence tout à coup nous avertisse, les têtes se
penchent, les yeux se lèvent et c’est une autre figure
dans le cadre que l’on regarde et une autre ligne,
du ciel au plafond, qui nous sépare.”

Pierre Reverdy, Plupart du temps, 1915-1922 “au cours d’un banquet” (p.317)

 

*Illustration*Jérôme Bosch. Le Concert dans l’œuf, entre 1453 et 1516

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