Plus tard

“Le temps passé dans une chambre où tout est noir

reviendra plus tard. Alors j’apporterai une petite

lampe et je vous éclairerai. Les gestes confus se pré-

-ciseront. Je pourrais donner un sens aux mots qui

n’en avaient pas, et contempler un enfant qui dort

en souriant.

Est-il possible que ce soit nous-même en veillis-

-sant? Il y a quelques morceaux de ruines qui tombent.

Ceux-là ne se relèveront plus. Et il y a aussi quelques

fenêtres qui s’éclairent. Et devant la porte un homme

solide et doux qui connait sa force et qui attend.

Il ne reconnaîtrait pas lui-même son visage.”

Pierre Reverdy, Plupart du temps (1915-1922)

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Le monde comme volonté de puissance

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“Et savez-vous ce qu’est « le monde » pour moi ? Voulez-vous que je vous le montre dans mon miroir ? Ce monde : un monstre de force, sans commencement ni fin ; une somme fixe de force, dure comme l’airain, qui n’augmente ni ne diminue, qui ne s’use pas mais se transforme, dont la totalité est une grandeur invariable, une économie où il n’y a ni dépenses ni pertes, mais pas d’accroissement non plus ni de bénéfices ; enfermé dans le  « néant » qui en est la limite, sans rien de flottant, sans gaspillage, sans rien d’infiniment étendu mais incrusté comme une forme définie dans une espace défini et non dans un espace qui comprendrait du « vide » ; une force partout présente, une et multiple comme un jeu de forces et d’ondes de force, s’accumulant sur un point si elles diminuent sur un autre ; une mer de forces en tempête et en flux perpétuel, éternellement en train de refluer, avec de gigantesques années au retour régulier, un flux et un reflux de ses formes, allant des plus simples, aux plus complexes, des plus calmes, des plus fixes, des plus froides aux plus ardentes, aux plus violentes, aux plus contradictoires, pour revenir ensuite de la multiplicité à la simplicité, du jeu des contrastes au besoin d’harmonie, affirmant encore son être, dans cette régularité des cycles et des années, se glorifiant dans la sainteté de ce qui doit éternellement revenir, comme un devenir qui ne connait ni satiété, ni dégoût, ni lassitude – : voilà mon univers dionysiaque qui se crée et se détruit éternellement lui-même, ce monde mystérieux des voluptés doubles, voilà mon par-delà bien et mal, sans but, à moins que le bonheur d’avoir accompli le cycle ne soit un but, sans vouloir, à moins qu’un anneau n’ait la bonne volonté de tourner éternellement sur soi-même – voulez-vous un nom pour cet univers ? Une solution pour toutes ses énigmes ? une lumière même pour vous, les plus ténébreux, les plus secrets, les plus forts, les plus intrépides de tous les esprits ?– Ce monde, c’est le monde de la volonté de puissance – et nul autre ! Et vous-mêmes, vous êtes aussi cette volonté de puissance – et rien d’autre !”

NIETZSCHE, Friedrich (trad. Michel Haar, Marc B. de Launay), Fragments posthumes. Automne 1884 – Automne 1885, Paris, Gallimard, 1982, p. 343-344.

*Illustration* Salvador Dali, Enfant géopolitique observant la naissance de l’homme nouveau (huile sur toile 46 x 52 cm -1943)

 

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Dieu parle à l’homme

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“Je te donne la mort avec une espérance
Ne me demande pas de te la définir,
Je te donne la mort avec une différence
Entre un passé chétif et mieux que l’avenir,
Je te donne la mort pour sa grande clémence
Et tout son contenu qui ne peut pas finir.
Bientôt, petit, bientôt tu seras un mort libre,
Tu te reconnaîtras entier et fibre à fibre
Sans le secours des yeux qui pouvaient bien périr,
Bientôt tu parcourras les plus grandes distances
Dans l’immobilité du corps et le silence,
Laisse-moi et je promets de te guérir
De la chair malhabile à porter la souffrance.”

Jules Supervielle
“Dieu parle à l’Homme” in La fable du monde (suivi de Oublieuse mémoire, editions Gallimard, NRF, p.35).

*Illustration*Egalité devant la mort (1848) par le peintre William Bouguereau (1825-1905)

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Au moment du banquet

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“Sur les murs de cette salle, où le festin a lieu les
traces de ta vie modeste et fade.
Mais aujourd’hui les paroles sont plus fortes, les
gestes sont plus grands et le bruit plus joyeux.
Les limites de ton cœur s’écartent et peut-être
de tous les autres cœurs quelque chose aussi sortira.
Mais, sans qu’aucune autre voix s’élève, sans qu’au-
-cun silence tout à coup nous avertisse, les têtes se
penchent, les yeux se lèvent et c’est une autre figure
dans le cadre que l’on regarde et une autre ligne,
du ciel au plafond, qui nous sépare.”

Pierre Reverdy, Plupart du temps, 1915-1922 “au cours d’un banquet” (p.317)

 

*Illustration*Jérôme Bosch. Le Concert dans l’œuf, entre 1453 et 1516

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Nicolas de Cues – De l’accès à Dieu par l’impossibilité.

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“C’est pourquoi je te rends grâce, mon Dieu, de m’avoir dévoilé qu’il n’y a pas d’autre voie pour accéder à toi, que celle qui paraît radicalement inaccessible et impossible à tous les hommes, même aux plus savants des philosophes, puisque tu m’as montré que l’on ne peut te voir ailleurs que là où l’impossibilité advient et se met au travers, ubi impossibilitas occurit et obviat

 

Nicolas de Cues, De visione Dei, chapitre IX, t. III.

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Wittgenstein – Le monde tel que je l’ai trouvé

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“Si j’écrivais un livre intitulé Le monde tel que je l’ai trouvé, je devrais y faire aussi un rapport sur mon corps, et dire quels membres sont soumis à ma volonté, quels n’y sont pas soumis, etc. Ce qui est en effet une méthode pour isoler le sujet, ou plutôt pour montrer que, en un sens important, il n’y a pas de sujet : car c’est de lui seulement qu’il ne pourrait être question dans ce livre.”

Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-philosophicus (5.631)

 

 

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Sur l’amour propre

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SUR L’AMOUR PROPRE

Je ne peux pas me rappeler d’où vient ce mal. Quelques mots de plus, quelques mots de plus que j’entends encore.Il avait une triste figure. Quand il eut parlé, j’avais aussi une triste figure. Je ne me rappelle plus ce qu’il m’a dit, je ne sais plus où sont allés les mots qu’il m’a dits.Mais quel mal! Quel mal!Nous avions chacun un glaçon sur les doigts et sur la langue.

 

REVERDY Pierre, Plupart du temps (1915-1922), préface d’Hubert Juin, Editions Gallimard, nrf, 1945.

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