Croyance négative

 

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“On entend :

– Elle va rester ainsi jusqu’à l’apparition de la lumière.

Ils se taisent. La lumière augmente de façon indiscernable tant son mouvement est lent. De même la séparation des sables et des eaux.

La lumière monte, ouvre, montre l’espace qui grandit.

L’incendie, à son tour, se décolore comme le ciel, la mer.

Le voyageur demande :

– Qu’arrivera-t-il lorsque la lumière sera là ?

On entend :

– Pendant un instant elle sera aveuglée. Puis elle recommencera à me voir. A distinguer le sable de la mer, puis, la mer de la lumière, puis son corps de mon corps. Après elle séparera le froid de la nuit et elle me le donnera. Après seulement elle entendra le bruit vous savez… ? de Dieu ? … ce truc ?

Ils se taisent. Ils surveillent la progression de l’aurore extérieure.”

M.D L’amour, 1971

 

« Ç’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait convaincus de l’impossible, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l’avenir et l’instant. Manquant, ce mot, il gâche tous les autres, les contamine, c’est aussi le chien mort de la plage en plein midi, ce trou de chair. Comment ont-ils été trouvés les autres ? Au décrochez-moi-ça de quelles aventures parallèles à celle de Lol V.Stein étouffées dans l’oeuf, piétinées et des massacres, oh ! qu’il y en a, que d’inachèvements sanglants le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot, qui n’existe pas, pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n’a jamais servi, de le soulever, de le faire surgir hors de son royaume percé de toutes parts à travers lequel s’écoulent la mer, le sable, l’éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein »

Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, Gallimard, coll. “Folio” [1964 – 1976], 1992, pp. 48-49.

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Amitié d’étoiles

Nuit étoilée Van Gogh

 

A Antoine C. pour la nouvelle année!

Amitié d’étoiles. — Nous étions amis et nous sommes devenus l’un pour l’autre des étrangers. Mais cela est bien ainsi et nous ne voulons ni nous en taire ni nous en cacher, comme si nous devions en avoir honte. Nous sommes deux vaisseaux dont chacun a son but et sa route tracée ; nous pouvons nous croiser, peut-être, et célébrer une fête ensemble, comme nous l’avons déjà fait, — et ces braves vaisseaux étaient si tranquilles dans le même port, sous un même soleil, de sorte que déjà on pouvait les croire à leur but, croire qu’ils n’avaient eu qu’un seul but commun. Mais alors la force toute puissante de notre tâche nous a séparés, poussés dans des mers différentes, sous d’autres rayons de soleil, et peut-être ne nous reverrons-nous plus jamais, — peut-être aussi nous reverrons-nous, mais ne nous reconnaîtrons-nous point : la séparation des mers et des soleils nous a transformés ! Qu’il fallût que nous devenions étrangers, voici la loi au-dessus de nous et c’est par quoi nous nous devons du respect, par quoi sera sanctifié davantage encore le souvenir de notre amitié de jadis ! Il existe probablement une énorme courbe invisible, une route stellaire, où nos voies et nos buts différents se trouvent inscrits comme de petites étapes, — élevons-nous à cette pensée ! Mais notre vie est trop courte et notre vue trop faible pour que nous puissions être plus que des amis dans le sens de cette altière possibilité ! — Et ainsi nous voulons croire à notre amitié d’étoiles, même s’il faut que nous soyons ennemis sur la terre.

Nietzsche, livre IV, Gai Savoir (279)

 

 

Illustration :

La Nuit étoilée

Peinture de Vincent van Gogh (1889)
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La tour de travail

tourdetravail

Auguste Rodin, La tour de travail (vers 1900) demeurée inachevée.

Au sommet, c’est la pensée pure qui réside, le métier le plus noble représenté par l’artiste, le poète, le philosophe. Puis le couronnement du monument en plein ciel posés sur l’extrémité de la colonne qui, maintenant dégagée de la tour, s’élance vers l’azur, deux génies versant sur le travail l’Amour et la Joie, car c’est d’amour et de joie, malgré toutes les douleurs et toutes les haines, qu’est fait le travail.”

Esthétique sociologique “Souvenir de Rodin”, par Georg Simmel (1896)

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Les soupirs d’une âme exilée

odilonredon litographie noire

Les soupirs d’une âme exilée

 

Je vis, mais c’est hors de moi-même,

Je vis, mais c’est sans vivre en moi ;

Je vis dans l’objet de ma foi

Que je ne vois pas et que j’aime ;

Triste nuit de long embarras

Où mon âme est enveloppée,

Si tu n’es bientôt dissipé,

Je me meurs de ne mourir pas.

 

Le nœud de flamme et de lumière

Qui lie à Dieu seul mon amour

Fait par un amoureux détour

Qu’il soit captif, et moi geôlière ;

À voir qu’en de faibles appâts

Il trouve une prison si forte,

Un si grand zèle me transporte

Que je meurs de ne mourir pas.

 

Bon Dieu, que longue est cette vie !

Fâcheux exil qui me détiens,

Que ta prison et tes liens

Pèsent à mon âme asservie :

L’espoir d’être libre au trépas

Me cause tant d’impatience,

Qu’attendant cette délivrance

Je me meurs de ne mourir pas.

 

Que cette vie est dégoûtante

Où l’on ne tient Dieu qu’en désir,

Où l’amour mêle son plaisir

À l’ennui d’une longue attente ;

Sentant que mon cœur déjà las

Succombe sous un faix si rude,

Je suis en telle inquiétude

Que je meurs de ne mourir pas…

 

Martial de Brives, « Les soupirs d’une âme exilée » dans Jean Rousset, Anthologie de la poésie baroque française, Tome 2, Paris, Armand Colin, 1961.

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Je ne sais comment je dure

edvard Munch Désespoir (1893)

Je ne sais comment je dure,
Car mon dolent cœur fond d’ire
Et plaindre n’ose, ni dire
Ma doleureuse aventure,

Ma dolente vie obscure .
Rien, hors la mort ne désire ;
Je ne sais comment je dure.

Et me faut, par couverture ,
Chanter que mon cœur soupire
Et faire semblant de rire ;
Mais Dieu sait ce que j’endure.
Je ne sais comment je dure.

 Christine de Pisan,  Je ne sais comment je dure (1394)

*Illustration : Evard Munch, Le désespoir (1893)

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Théophanie

edouard-manet-moine-priere

Souvent quand le chagrin voile nos pleurs funèbres
La lueur, ainsi qu’un chagrin plus ancien
Se reforme à nos yeux, voisine des phosphènes
Que l’obscurité noire arrache au souterrain,
Comme un reste de cri dans un reste d’aurore;

La prière latine est parlée à l’obscur
La prière disjoint des lèvres machinales
Et la soumission avec l’immense ardeur
Se refont pour un monde seulement à refaire

Te refaire univers de la vie! Arracher
Ton corps chaud à l’abîme où il entre et il plonge
Chaque jour plus avant par un effort maudit;
Te refaire d’un sang de passion de songe
Beau selon le visible invisible de Dieu!

Pierre-Jean Jouve, Mélodrame.

 

*Illustration : Moine en prière par Edouard Manet

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Un être…

magritte

 

« Un être fou,
un être phare,
un être mille fois biffé,
un être exilé du fond de l’horizon,
un être boudant au fond de l’horizon,
un être criant du fond de l’horizon,
un être maigre,
un être intègre,
un être fier,
un être qui voudrait être,
un être dans le barattement de deux époques qui
s’entrechoquent, un être dans les gaz délétères des consciences qui
succombent, un être comme au premier jour, un être… »

Henri Michaux, « Dans l’attente », La vie dans les plis (1949).

 

Image : Magritte, La réponse imprévue (1933).

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