Théophanie

edouard-manet-moine-priere

Souvent quand le chagrin voile nos pleurs funèbres
La lueur, ainsi qu’un chagrin plus ancien
Se reforme à nos yeux, voisine des phosphènes
Que l’obscurité noire arrache au souterrain,
Comme un reste de cri dans un reste d’aurore;

La prière latine est parlée à l’obscur
La prière disjoint des lèvres machinales
Et la soumission avec l’immense ardeur
Se refont pour un monde seulement à refaire

Te refaire univers de la vie! Arracher
Ton corps chaud à l’abîme où il entre et il plonge
Chaque jour plus avant par un effort maudit;
Te refaire d’un sang de passion de songe
Beau selon le visible invisible de Dieu!

Pierre-Jean Jouve, Mélodrame.

 

*Illustration : Moine en prière par Edouard Manet

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Un être…

magritte

 

« Un être fou,
un être phare,
un être mille fois biffé,
un être exilé du fond de l’horizon,
un être boudant au fond de l’horizon,
un être criant du fond de l’horizon,
un être maigre,
un être intègre,
un être fier,
un être qui voudrait être,
un être dans le barattement de deux époques qui
s’entrechoquent, un être dans les gaz délétères des consciences qui
succombent, un être comme au premier jour, un être… »

Henri Michaux, « Dans l’attente », La vie dans les plis (1949).

 

Image : Magritte, La réponse imprévue (1933).

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Paradiso

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Ici les forces manquèrent à ma sublime vision ; mais déjà, comme une roue qui se meut d’un mouvement uniforme, mon désir et ma volonté étaient réglés par l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles.”

 

Dante, La divine comédie, “Paradis”, trente-troisième chant.

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La contemplation nietzschéenne

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Illusion du Contemplatif. – Les hommes supérieurs se distinguent des inférieurs en ce qu’ils voient et entendent indiciblement plus, et ils ne voient et n’entendent qu’en méditant – et c’est cela qui distingue l’homme de l’animal comme les animaux supérieurs des inférieurs. Le monde s’enrichit sans cesse davantage aux yeux de qui se développe en s’élevant dans les hauteurs de l’humain ; les appâts de l’intérêt, de plus en plus nombreux, sont lancés vers lui : la quantité de ses excitations s’accroît sans cesse en même temps que ses différentes sortes de plaisir et de déplaisir – l’homme supérieur devient à la fois plus heureux et plus malheureux. Cependant il est constamment accompagné d’un délire : il croit en effet être placé, en tant que spectateur et auditeur, devant le grand spectacle symphonique, la vie ; il nomme sa nature contemplative sans s’apercevoir que lui-même est également le poète de la vie, qui en poursuit l’élaboration poétique – que sans doute il se distingue de l’acteur de ce drame, le soi-disant homme d’action, mais davantage encore du simple contemplateur invité à la fête pour siéger à l’avant-scène. A lui, le poète, la vis contemplativa, le regard rétrospectif sur son oeuvre, certainement lui est propre, mais davantage et avant tout, la vis creativa, qui fait totalement défaut à l’homme d’action, en dépit des apparences et de l’opinion courante.

Nous autres méditatifs-sensibles, sommes en réalité ceux qui produisons sans cesse quelque chose qui n’existe pas encore : la totalité du monde, éternellement en croissance, des appréciations, des couleurs, des poids, des perspectives, des degrés, des affirmations et des négations. Cette création poétique de notre invention, est sans cesse étudiée, répétée pour être représentée par nos propres acteurs que sont les soi-disant hommes pratiques, incarnée, réalisée par eux, voire traduit en banalités quotidiennes. Tout ce qui a quelque valeur dans le monde actuel, ne l’a pas en soi, ne l’a pas de sa nature – la nature est toujours sans valeur ; mais a reçu un jour de la valeur, tel un don, et nous autres nous en étions donateurs ! C’est nous qui avons créé le monde qui concerne l’homme ! – Mais c’est là justement la notion qui nous manque, et s’il nous arrive de la saisir un instant, nous l’avons oubliée l’instant d’après : nous méconnaissons notre meilleure force, nous nous sous-estimons quelque peu, nous autres contemplatifs – nous ne sommes ni aussi fiers ni aussi heureux que nous pourrions l’être.

NIETZSCHE
Le Gai Savoir, Aphorisme 301

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L’intériorité kierkegaardienne, l’intérieur kierkegaardien

 

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“On monte au premier étage d’une maison éclairée au gaz, on ouvre une petite porte et on se trouve dans l’entrée. A gauche, il y a une porte vitrée qui conduit dans un cabinet. On continue tout droit et on arrive dans une antichambre. Derrière se trouvent deux pièces tout à fait identiques quant aux dimensions, tout à fait identique quant à l’ameublement, comme si on voyait une des pièces en double dans un miroir. La pièce de derrière est décorée avec beaucoup de goût. Il y a un candélabre sur une table de travail ; devant celle-ci, un fauteuil aux lignes légères, recouvert de velours rouge. La pièce de devant n’est pas éclairée. Ici, la pâle clarté de la lune se mêle au puissant éclairage de la pièce de derrière. On s’assied sur une chaise près de la fenêtre, on regarde la grande place et on voit se hâter les ombres des passants sur les murs des maisons ; tout se transforme en un décor de théâtre. Une réalité de rêve se met à poindre dans l’arrière-fond de l’âme.”

Søren Kierkegaard, La reprise, O.C, III, p.81 (Editions de l’Orante)

 

Illustration : Emmanuel de WITTE (1617-1692) – Intérieur avec une femme jouant de l’épinette. © Musée des Beaux Arts, Montréal.

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Le monde de Christina

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«Le défi pour moi était de rendre justice à son extraordinaire conquête de la vie, alors que tous la privaient d’espoir.» dixit Andrew Wyeth.

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Bonheur et présence

“Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.”

Blaise Pascal, Pensées, Editions Sellier (80), “Vanité”

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