Bureau de Tabac

Bureau de Tabac

Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

Fenêtres de ma chambre,
de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée
(et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?),
vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
sur une rue inaccessible à toutes les pensées,
réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,
avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,
avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,
avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.

Je suis aujourd’hui vaincu, comme si je connaissais la vérité;
lucide aujourd’hui, comme si j “étais à l’article de la mort,
n’ayant plus d’autre fraternité avec les choses
que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue
se muant en une file de wagons, avec un départ au sifflet venu du fond de ma tête,
un ébranlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui démarrent.

Je suis aujourd’hui perplexe. comme qui a réfléchi, trouvé, puis oublié.
Je suis aujourd’hui partagé entre la loyauté que je dois
au Bureau de Tabac d’en face, en tant que chose extérieurement réelle
et la sensation que tout est songe, en tant que chose réelle vue du dedans.

J’ai tout raté.
Comme j’étais sans ambition, peut-être ce tout n’était-il rien.
Les bons principes qu’on m’a inculqués,
je les ai fuis par la fenêtre de la cour.
Je m’en fus aux champs avec de grands desseins,
mais là je n’ai trouvé qu’herbes et arbres,
et les gens, s’il y en avait, étaient pareils à tout le monde.
Je quitte la fenêtre, je m’assieds sur une chaise. A quoi penser ?

Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais pas ce que je suis ?
Etre ce que je pense ? Mais je crois être tant et tant !
Et il y en a tant qui se croient la même chose qu’il ne saurait y en avoir tant !
Un génie ? En ce moment
cent mille cerveaux se voient en songe génies comme moi-même
et l’histoire n’en retiendra, qui sait ? même pas un ;
du fumier, voilà tout ce qui restera de tant de conquêtes futures.
Non, je ne crois pas en moi.
Dans tous les asiles il est tant de fous possédés par tant de certitudes !
Moi, qui de certitude n’ai point, suis-je plus assuré, le suis-je moins ?
Non, même pas de ma personne…
En combien de mansardes et de non-mansardes du monde
n’y a-t-il à cette heure des génies-pour-soi-même rêvant ?
Combien d’aspirations hautes, lucides et nobles –
oui, authentiquement hautes, lucides et nobles –
et, qui sait ? réalisables, peut-être…
qui ne verront jamais la lumière du soleil réel et qui
tomberont dans l’oreille des sourds ?

Le monde est à qui naît pour le conquérir,
et non pour qui rêve, fût-ce à bon droit, qu’il peut le conquérir.
J’ai rêvé plus que jamais Napoléon ne rêva.
Sur mon sein hypothétique j’ai pressé plus d’humanité que le Christ,
j’ai fait en secret des philosophies que nul Kant n’a rédigées,
mais je suis, peut-être à perpétuité, l’individu de la mansarde,
sans pour autant y avoir mon domicile :
je serai toujours celui qui n’était pas né pour ça ;
je serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons ;
je serai toujours celui qui attendait qu’on lui ouvrît la porte
auprès d’un mur sans porte
et qui chanta la romance de l’Infini dans une basse-cour,
celui qui entendit la voix de Dieu dans un puits obstrué.
Croire en moi ? Pas plus qu’en rien…
Que la Nature déverse sur ma tête ardente
son soleil, sa pluie, le vent qui frôle mes cheveux ;
quant au reste, advienne que pourra, ou rien du tout…

Esclaves cardiaques des étoiles,
nous avons conquis l’univers avant de quitter nos draps,
mais nous nous éveillons et voilà qu’il est opaque,
nous nous éveillons et voici qu’il est étranger,
nous franchissons notre seuil et voici qu’il est la terre entière,
plus le système solaire et la Voie lactée et le Vague Illimité.

(Mange des chocolats, fillette ;
mange des chocolats !
Dis-toi bien qu’il n’est d’autre métaphysique que les chocolats,
dis-toi bien que les religions toutes ensembles n’en apprennent
pas plus que la confiserie.
Mange, petite malpropre, mange !
Puissé-je manger des chocolats avec une égale authenticité !
Mais je pense, moi, et quand je retire le papier d’argent, qui d’ailleurs est d’étain,
je flanque tout par terre, comme j’y ai flanqué la vie.)
Du moins subsiste-t-il de l’amertume d’un destin irréalisé
la calligraphie rapide de ces vers,
portique délabré sur l’Impossible,
du moins, les yeux secs, me voué-je à moi-même du mépris,
noble, du moins, par le geste large avec lequel je jette dans le mouvant des choses,
sans note de blanchisseuse, le linge sale que je suis
et reste au logis sans chemise.

(Toi qui consoles, qui n’existes pas et par là même consoles,
ou déesse grecque, conçue comme une statue douée du souffle,
ou patricienne romaine, noble et néfaste infiniment,
ou princesse de troubadours, très- gente et de couleurs ornée,
ou marquise du dix-huitième, lointaine et fort décolletée,
ou cocotte célèbre du temps de nos pères,
ou je ne sais quoi de moderne – non, je ne vois pas très bien quoi –
que tout cela, quoi que ce soit, et que tu sois, m’inspire s’il se peut !
Mon coeur est un seau qu’on a vidé.
Tels ceux qui invoquent les esprits je m’invoque
moi-même sans rien trouver.
Je viens à la fenêtre et vois la rue avec une absolue netteté.
Je vois les magasins et les trottoirs, et les voitures qui passent.
Je vois les êtres vivants et vêtus qui se croisent,
je vois les chiens qui existent eux aussi,
et tout cela me pèse comme une sentence de déportation,
et tout cela est étranger, comme toute chose. )

J’ai vécu, aimé – que dis-je ? j’ai eu la foi,
et aujourd’hui il n’est de mendiant que je n’envie pour le seul fait qu’il n’est pas moi.
En chacun je regarde la guenille, les plaies et le mensonge
et je pense : « peut-être n’as-tu jamais vécu ni étudié, ni aimé, ni eu la foi »
(parce qu’il est possible d’agencer la réalité de tout cela sans en rien exécuter) ;
« peut-être as-tu à peine existé, comme un lézard auquel on a coupé la queue,
et la queue séparée du lézard frétille encore frénétiquement ».

J’ai fait de moi ce que je n’aurais su faire,
et ce que de moi je pouvais faire je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai mis n’était pas le bon.
On me connut vite pour qui je n’étais pas, et je n’ai pas démenti et j’ai perdu la face.
Quand j’ai voulu ôter le masque
je l’avais collé au visage.
Quand je l’ai ôté et me suis vu dans le miroir,
J’avais déjà vieilli.
J’étais ivre, je ne savais plus remettre le masque que je n’avais pas ôté.
Je jetai le masque et dormis au vestiaire
comme un chien toléré par la direction
parce qu’il est inoffensif –
et je vais écrire cette histoire afin de prouver que je suis sublime.

Essence musicale de mes vers inutiles,
qui me donnera de te trouver comme chose par moi créée,
sans rester éternellement face au Bureau de Tabac d’en face,
foulant aux pieds la conscience d’exister,
comme un tapis où s’empêtre un ivrogne,
comme un paillasson que les romanichels ont volé et qui ne valait pas deux sous.

Mais le patron du Bureau de Tabac est arrivé à la porte, et à la porte il s’est arrêté.
Je le regarde avec le malaise d’un demi-torticolis
et avec le malaise d’une âme brumeuse à demi.
Il mourra, et je mourrai.
Il laissera son enseigne, et moi des vers.
A un moment donné mourra également l’enseigne, et
mourront également les vers de leur côté.
Après un certain délai mourra la rue où était l’enseigne,
ainsi que la langue dans laquelle les vers furent écrits.
Ensuite mourra la planète tournante où tout cela est arrivé.
En d’autres satellites d’autres systèmes cosmiques, quelque chose
de semblable à des humains
continuera à faire des espèces de vers et à vivre derrière des manières d’enseignes,
toujours une chose en face d’une autre,
toujours une chose aussi inutile qu’une autre,
toujours une chose aussi stupide que le réel,
toujours le mystère au fond aussi certain que le sommeil du mystère de la surface,
toujours cela ou autre chose, ou bien ni une chose ni l’autre.

Mais un homme est entré au Bureau de Tabac (pour acheter du tabac ?)
et la réalité plausible s’abat sur moi tout soudain.
Je me soulève à demi, énergique, convaincu, humain,
et je vais méditer d’écrire ces vers où c’est l’inverse que j’exprime.
J’allume une cigarette en méditant de les écrire
et je savoure dans la cigarette une libération de toutes les pensées.
Je suis la fumée comme un itinéraire autonome, et je goûte, en un moment sensible et compétent,
la libération en moi de tout le spéculatif
et la conscience de ce que la métaphysique est l’effet d’un malaise passager.

Ensuite je me renverse sur ma chaise
et je continue à fumer
Tant que le destin me l’accordera je continuerai à fumer.

(Si j’épousais la fille de ma blanchisseuse,
peut-être que je serais heureux.)
Là-dessus je me lève. Je vais à la fenêtre.

L’homme est sorti du bureau de tabac (n’a-t-il pas mis la
monnaie dans la poche de son pantalon?)
Ah, je le connais: c’est Estève, Estève sans métaphysique.
(Le patron du bureau de tabac est arrivé sur le seuil.)
Comme mû par un instinct sublime, Estève s’est retourné et il m’a vu.
Il m’a salué de la main, je lui ai crié: “Salut Estève !”, et l’univers
s’est reconstruit pour moi sans idéal ni espérance, et le
patron du Bureau de Tabac a souri.

Fernando Pessoa

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Le temps retrouvé

“Et peut-êtresi tout à l’heure je trouvais que Bergotte avait jadis dit faux en parlant des joies de la vie spirituellec’était parce que j’appelais vie spirituelle à ce moment des raisonnements logiques qui étaient sans rapport avec elleavec ce qui existait en moi à ce moment  exactement comme j’avais pu trouver le monde et la vie ennuyeux parce que je les jugeais d’après des souvenirs sans véritéalors que j’avais un tel appétit de vivre maintenant que venait de renaître en moià trois reprisesun véritable moment du passé.

Rien qu’un moment du passé ? Beaucoup pluspeut-être ; quelque chose qui commun à la fois au passé et au présentest beaucoup plus essentiel qu’eux deux.

Tant de foisau cours de ma viela réalité m’avait déçu parce que au moment  je la percevaismon imagination qui était mon seul organe pour jouir de la beauténe pouvait s’appliquer à elle en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absentEt voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisésuspendupar un expédient merveilleux de la naturequi avait fait miroiter une sensation  bruit de la fourchette et du marteaumême inégalité de pavés  à la fois dans le passé ce qui permettait à mon imagination de la goûteret dans le présent  l’ébranlement effectif de mes sens par le bruitle contact avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvusl’idée d’existence  et grâce à ce subterfuge avait permis à mon être d’obtenird’isolerd’immobiliser  la durée d’un éclair ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur.”

 

Marcel Proust, Le temps retrouvé.

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La jetée

aeroport orly

 

Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance.

La scène qui le troubla par sa violence, et dont il ne devait comprendre que beaucoup plus tard la signification, eut lieu sur la grande jetée d’Orly, quelques années avant le debut de la troisième guerre mondiale.

A Orly, le dimanche, les parents mènent leurs enfants voir les avions en partance. De ce dimanche, l’enfant dont nous racontons l’histoire devait revoir longtemps le soleil fixe, le dècor planté au bout de la jetée, et un visage de femme.

Rien ne distingue les souvenirs des autres moments: ce n’est que plus tard qu’ils se font reconnaître, à leurs cicatrices. Ce visage qui devait être la seule image du temps de paix à traverser le temps de guerre, il se demanda longtemps s’il l’avait vraiment vu, ou s’il avait créé ce moment de douceur pour étayer le moment de folie qui allait venir, avec ce bruit soudain, la geste de la femme, ce corps qui bascule, les clameurs des gens sur la jetée, brouillés par la peur. Plus tard, il comprit qu’il avait vu la mort d’un homme.

Et quelque temps après, vint la destruction de Paris.

Beaucoup moururent. Certains se crurent vainqueurs. D’autres durent prisonniers. Les survivants s’établirent dans le réseau des souterrains de Chaillot.

La surface de Paris, et sans doute de la plus grande partie du monde, était inhabitable, pourrie par la radioactivité. Les vainqueurs montaient la garde sur un empire de rats. Les prisonniers étaient soumis è des expériences qui semblaient fort préoccuper ceus qui s’y livraient. Au terme de l’expérience, les uns étaient déçus, les autres étaient morts, ou fous.

C’est pour le conduire à la salle d’expériences qu’on vint chercher un jour, parmi les prisonniers, l’homme dont nous rancontons l’histoire.

Il avait peur. Il avait entendu parler du chefs des travaux. Il pensait se trouver en face de Savant fou, du docteur Frankenstein. Il vit un homme sans passion, qui lui expliqua posément que la race humaine était maintenant condamnée, que l’Espace lui était fermé, que la seule liaison possible avec les moyens de survie passait par le Temps. Un trou dans le Temps, et peut-être y ferait-on passer des vivres, des médicaments, des sources d’énergie.

Tel était le but des expériences : projeter dans le Temps des émissaires, appeler le passé et l’avenit au secours du présent.

Mais l’esprit humain achoppait. Se réveiller dans un autre temps, c’était naître une seconde fois, adulte. Le choc était trop fort. Après avoir ainsi projeté dans differéntes zones du Temps des corps sans vie ou sans conscience, les inventeurs se concentraient maintenant sur des sujets doués d’images mentales très fortes. Capables d’imaginer ou de rêver un autre temps, ils seraient peut-être capables de s’y réintégrer.

La police du camp épiait jusqu’aux rêves. Cet homme fut choisi enter mille, pour sa fixation sur une image du passé.

Au début, rien d’autre que l’arrachement au temps présent, et ses chevalets. On recommence. Le sujet ne meurt pas, ne délire pas. Il souffre. On continue. Au dixième jour d’expérience, des image commencent à sourdre, comme des aveux. Un matin du temps de paix. Une chambre du temps de paix, une vraie chambre. De vrais enfants. De vrais oiseaux. De vrais chats. De vrais tombes. Le seizième jour, il est sur la jetée.

Vide. Quelquefois, il retrouve un jour de bonheur, mais différent, un visage de bonheur, mais différent. Des ruines. Une fille qui pourrait être celle qu’il cherche. Il la croise sur la jetée. D’une voiture, il la voit sourire. D’autres images se présentent, se mêlent, dans un musée qui est peut-être celui de sa mémoire.

Le trentième jour, la rencontre a lieu.

Cette fois, il est sûr de la reconnaître. C’est d’ailleurs la seule chose dont il est sûr, dans ce monde sans date qui le bouleverse d’abord par sa richesse. Autour de lui, des matériaux fabuleux : le verre, le plastique, le tissu-éponge. Lorsqu’il sort de sa fascination, la femme a disparu.

Ceux qui mènent l’expérience reasserrent leur contrôle, le relancent sur la piste. Le temps s’enroule à nouveau, l’instant repasse. Cette fois, il est pràs d’elle, il lui parle. Elle l’accueille sans étonnement. Ils sont sans souvenirs, sans projets. Leur temps se construit simplement autour d’eux, avec pour seuls repères le goût du moment qu’ils vivent, et les signes sur les murs.

Plus tard, ils sont dans un jardin. Il se souvient qu’il existait des jardins. Elle l’interroge sur son collier, le collier du combattant qu’il portait au début de cette guerre qui éclatera un jour. Il invents une explication.

Ils marchent. Ils s’arrêtent devant uns coupe de sequoia couverte de dates historiques. Elle prononce un nom étranger qu’il ne comprend pas *. Comme en rêve, il lui montre un point hors de l’arbre. Il s’entend dire : « Je viens de là… »

… et y retombe, à bout de forces. Puis une autre vague du Temps le soulève. Sans doute lui fait-on une nouvelle piqûre.

Maintenant, elle dort au soleil. Il pense que, dans le monde où il vient de reprendre pied, le temps d’être relancé vers elle, elle est morte.

Réveillée, il lui parle encore. D’une véritétrop fantastique pour être reçue, il garde l’essentiel : un pays lointain, une longue distance à parcourir. Elle l’écoute sans se moquer.

Est-ce le même jour? Il ne sait plus. Ils vont faire comme cela une infinité de promenades semblables, où se creusera entre eux une confiance muette, une confiance à l’état pur. Sans souvenirs, sans projets. Jusqu’au moment où il sent, devant eux, une barrière.

Ainsi se termina la première série d’expériences. C’était le début d’une période d’essais où il la retrouverait à des moments différents. Elle l’accueille simplement. Elle l’appelle son Spectre. Un jour, elle semble avoire peur. Un jour, elle se penche sur lui. Lui ne sait jamais s’il se dirige vers elle, s’il est dirigé, s’il invente ou s’il rêve.

Vers le cinquantième jour, ils se rencontrent dnaans un musée plein de bêtes éternelles.

Maintenant, le tir est parfaitement ajusté. Projeté sur l’instant choisi, il peut y demeurer et s’y mouvoir sans peine. Elle aussi semble apprivoisée. Elle accepte comme un phénomène naturel les passages de ce visiteur qui apparait et diparait, qui existe, parle, rit avec elle, se tait, l’écoute et s’en va.

Lorsqu’il se retrouva dans la salle d’expériences, il sentit que quelque chose avait changé. Le chef du camp était là Aux propos échangés autour de lui, il comprit que, devant le succès des expériences sur le passé, c’était dans l’avenir qu’on entedait maintenant le projeter.n L’excitation d’une telle aventure lui cacha quelque temps l’idée que cette rencontre au Muséum avait la dernière.

L’avenir était mieux défendu que le passé. Au terme d’autres essais encore plus éprouvants pour lui, il finit par entrer en résonance avec le monde futur. Il traversa une planète transformée, Paris reconstruit, dix mille avenues incompréhensibles. D’autres hommes l’attendaient. La rencontre fut brève. Visiblement, ils rejetaient ces scories d’une autre époque. Il recita sa leçon. Puisque l’humanité avait survécu, elle ne pouvait pas refuser à son propre passé les moyens de sa survie. Ce sophisme fut accepté comme un déguisement du Destin. On lui donna une centrale d’énergie suffisante pour remmettre en marche toute l’industrie humaine, et les portes de l’avenir furent refermées.

Peu de temps après son retour, il fut transféré dans une autre partie du camp.

Il savair que ses geôliers ne l’épargneraient pas. Il avait été un instrument entre leurs mains, son image d’enfance avait servi d’appàât pour le mettre en condition, il avait répondu à leur attente et rempli son rôle. l n’attendait plus que d’êtreliquidé, avec quelque part en lui le souvenit d’un temps deux fois vécu. C’est au fond de ces limbes qu’il reçut le message des hommes de l’avenit. Eux aussi voyageaient dans le Temps, et plus facilement. Maintenant ils étaient là et lui proposaient de l’accepter parmi eux. Mais sa requête fut differente : plutôt que cet avenir pacifié, il demandait qu’on lui rende le monde de son enfance et cetter femme qui l’attendait peut-être.

Une fois sur la grande jetée d’Orly, dans ce chaud dimanche d’avane guerre où il allait pouvoir demeurer, il pensa avec un peu de vertige que l’enfant qu’il avait été devait se trouver là aussi, à regarder les avions. Mais il chercha d’abord le visage d’une femme, au bout de la jetée. Il courut vers elle. Et lorsqu’il reconnut l’homme qui ‘avaitl’l suivi depuis le camp souterrain, il comprit qu’on ne s’évadait pas du Temps et que cet instant qu’il lui avait été donné de voir enfant, et qui n’avait pas cessé de l’obséder, c’était celui de sa propre mort.”

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Le guignon

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du coeur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon coeur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.

– Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;

Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

Charles Baudelaire

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Transfiguration

La résurrection de Lazare (vers 1609) par le Caravage.

lazareressurection

“Exorde.

« Cette maladie n’est point à mort » (Jean, XI, 4) et cependant Lazare mourut ; mais comme les disciples mécomprenaient la suite : « Lazare, notre ami, s’est endormi, mais je m’en vais le réveiller de son sommeil », le Christ leur dit, sans ambiguïté : « Lazare est mort » (XI, 14). Lazare est donc mort et ce n’était point pourtant une maladie mortelle, c’est un fait qu’il est mort, sans avoir été cependant malade à mort. Le Christ, évidemment, pensait, ici, à ce miracle qui montrerait aux contemporains, c’est-à-dire à ceux qui peuvent croire, « la gloire de Dieu », à ce miracle qui réveilla Lazare d’entre les morts ; en sorte que « cette maladie, non seulement n’était point à mort, mais, il l’a prédit, à la gloire de Dieu, afin que le fils de Dieu en fût glorifié ». Mais, quand bien même le Christ n’eût réveillé Lazare, serait-il pas moins vrai que cette maladie, la mort même, n’est point à mort !

Dès que le Christ s’approche du tombeau en criant : « Lazare, lève-toi et sors ! » (XI, 43), nous sommes sûrs que « cette » maladie n’est point à mort. Mais même sans ces mots, rien qu’en s’approchant du tombeau, Lui, qui est « la Résurrection et la Vie » (XI, 25) n’indique-t-il pas que cette maladie-là n’est point à mort ? et par l’existence même du Christ, n’est-ce pas l’évidence ? Quel profit, pour Lazare, d’être ressuscité pour devoir finalement mourir ! Quel profit, sans l’existence de Celui qui est la Résurrection et la Vie pour tout homme qui croit en Lui !

Non, ce n’est point par la résurrection de Lazare que cette maladie n’est point à mort, c’est parce qu’il est, c’est par Lui. Car dans la langue des hommes la mort est la fin de tout, et, comme ils disent, tant va la vie, tant l’espoir. Mais, pour le chrétien, la mort n’est nullement la fin de tout, ni un simple épisode perdu dans la seule réalité qu’est la vie éternelle ; et elle implique infiniment plus d’espoir que n’en comporte pour nous la vie, même débordante de santé et de force.”

Kierkegaard, Traité du désespoir (ou “la maladie mortelle”)

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Langage et réalité

jarmanwittgenstein

 

« 432. Tout signe isolé paraît mort. Qu’est-ce qui lui donne vie? C’est dans l’usage qu’il est vivant.A-t-il en lui-même le souffle de la vie? – Ou l’usage est-il son souffle? »

Wittgenstein, Recherches philosophiques ( première partie).

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L’errance comme destin

THOMASMANNTONIO

 

“Il suivit le chemin qu’il devait suivre, d’un pas indolent et irrégulier, en sifflotant et en regardant au loin, la tête inclinée de côté et s’il fit fausse route, c’est que pour certains êtres il n’existe pas de chemin approprié.
Quand on lui demandait ce qu’il pensait devenir, il donnait des réponses variables, car il avait coutume de dire qu’il portait en lui les possibilités d’une quantité d’existences, jointes à la conscience secrète qu’elles étaient au fond de pures impossibilités.”

Tonio Kröger, Thomas Mann.

 

Il ne travaillait pas comme quelqu’un qui travaille pour vivre, mais comme quelqu’un qui ne veut rien faire d’autre que travailler, parce qu’il ne se compte pour rien en tant qu’être vivant, ne veut être considéré que comme créateur, et le reste du temps va et vient, terne et insignifiant, semblable à l’acteur débarrassé de son fard qui n’existe que lorsqu’il est en scène. Il travaillait en silence, enfermé chez lui, invisible et plein de mépris pour les petits écrivains dont le talent n’était qu’une parure de société, et qui, riches ou pauvres, circulaient, sauvages et débraillés, ou bien exhibaient des cravates recherchées, croyaient être heureux, charmants et artistiques au plus haut point, et ignoraient que les œuvres bonnes ne naissent que sous la pression d’une vie mauvaise, que celui qui vit ne travaille pas, et qu’il faut être mort pour être tout à fait un créateur.”

Ibid.

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