La tour de travail

tourdetravail

Auguste Rodin, La tour de travail (vers 1900) demeurée inachevée.

Au sommet, c’est la pensée pure qui réside, le métier le plus noble représenté par l’artiste, le poète, le philosophe. Puis le couronnement du monument en plein ciel posés sur l’extrémité de la colonne qui, maintenant dégagée de la tour, s’élance vers l’azur, deux génies versant sur le travail l’Amour et la Joie, car c’est d’amour et de joie, malgré toutes les douleurs et toutes les haines, qu’est fait le travail.”

Esthétique sociologie “Souvenir de Rodin”, par Georg Simmel (1896)

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Les soupirs d’une âme exilée

odilonredon litographie noire

Les soupirs d’une âme exilée

 

Je vis, mais c’est hors de moi-même,

Je vis, mais c’est sans vivre en moi ;

Je vis dans l’objet de ma foi

Que je ne vois pas et que j’aime ;

Triste nuit de long embarras

Où mon âme est enveloppée,

Si tu n’es bientôt dissipé,

Je me meurs de ne mourir pas.

 

Le nœud de flamme et de lumière

Qui lie à Dieu seul mon amour

Fait par un amoureux détour

Qu’il soit captif, et moi geôlière ;

À voir qu’en de faibles appâts

Il trouve une prison si forte,

Un si grand zèle me transporte

Que je meurs de ne mourir pas.

 

Bon Dieu, que longue est cette vie !

Fâcheux exil qui me détiens,

Que ta prison et tes liens

Pèsent à mon âme asservie :

L’espoir d’être libre au trépas

Me cause tant d’impatience,

Qu’attendant cette délivrance

Je me meurs de ne mourir pas.

 

Que cette vie est dégoûtante

Où l’on ne tient Dieu qu’en désir,

Où l’amour mêle son plaisir

À l’ennui d’une longue attente ;

Sentant que mon cœur déjà las

Succombe sous un faix si rude,

Je suis en telle inquiétude

Que je meurs de ne mourir pas…

 

Martial de Brives, « Les soupirs d’une âme exilée » dans Jean Rousset, Anthologie de la poésie baroque française, Tome 2, Paris, Armand Colin, 1961.

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Je ne sais comment je dure

edvard Munch Désespoir (1893)

Je ne sais comment je dure,
Car mon dolent cœur fond d’ire
Et plaindre n’ose, ni dire
Ma doleureuse aventure,

Ma dolente vie obscure .
Rien, hors la mort ne désire ;
Je ne sais comment je dure.

Et me faut, par couverture ,
Chanter que mon cœur soupire
Et faire semblant de rire ;
Mais Dieu sait ce que j’endure.
Je ne sais comment je dure.

 Christine de Pisan,  Je ne sais comment je dure (1394)

*Illustration : Evard Munch, Le désespoir (1893)

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Théophanie

edouard-manet-moine-priere

Souvent quand le chagrin voile nos pleurs funèbres
La lueur, ainsi qu’un chagrin plus ancien
Se reforme à nos yeux, voisine des phosphènes
Que l’obscurité noire arrache au souterrain,
Comme un reste de cri dans un reste d’aurore;

La prière latine est parlée à l’obscur
La prière disjoint des lèvres machinales
Et la soumission avec l’immense ardeur
Se refont pour un monde seulement à refaire

Te refaire univers de la vie! Arracher
Ton corps chaud à l’abîme où il entre et il plonge
Chaque jour plus avant par un effort maudit;
Te refaire d’un sang de passion de songe
Beau selon le visible invisible de Dieu!

Pierre-Jean Jouve, Mélodrame.

 

*Illustration : Moine en prière par Edouard Manet

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Un être…

magritte

 

« Un être fou,
un être phare,
un être mille fois biffé,
un être exilé du fond de l’horizon,
un être boudant au fond de l’horizon,
un être criant du fond de l’horizon,
un être maigre,
un être intègre,
un être fier,
un être qui voudrait être,
un être dans le barattement de deux époques qui
s’entrechoquent, un être dans les gaz délétères des consciences qui
succombent, un être comme au premier jour, un être… »

Henri Michaux, « Dans l’attente », La vie dans les plis (1949).

 

Image : Magritte, La réponse imprévue (1933).

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Paradiso

DanteParadiso

 

Ici les forces manquèrent à ma sublime vision ; mais déjà, comme une roue qui se meut d’un mouvement uniforme, mon désir et ma volonté étaient réglés par l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles.”

 

Dante, La divine comédie, “Paradis”, trente-troisième chant.

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La contemplation nietzschéenne

nietzschewagnersa

Illusion du Contemplatif. – Les hommes supérieurs se distinguent des inférieurs en ce qu’ils voient et entendent indiciblement plus, et ils ne voient et n’entendent qu’en méditant – et c’est cela qui distingue l’homme de l’animal comme les animaux supérieurs des inférieurs. Le monde s’enrichit sans cesse davantage aux yeux de qui se développe en s’élevant dans les hauteurs de l’humain ; les appâts de l’intérêt, de plus en plus nombreux, sont lancés vers lui : la quantité de ses excitations s’accroît sans cesse en même temps que ses différentes sortes de plaisir et de déplaisir – l’homme supérieur devient à la fois plus heureux et plus malheureux. Cependant il est constamment accompagné d’un délire : il croit en effet être placé, en tant que spectateur et auditeur, devant le grand spectacle symphonique, la vie ; il nomme sa nature contemplative sans s’apercevoir que lui-même est également le poète de la vie, qui en poursuit l’élaboration poétique – que sans doute il se distingue de l’acteur de ce drame, le soi-disant homme d’action, mais davantage encore du simple contemplateur invité à la fête pour siéger à l’avant-scène. A lui, le poète, la vis contemplativa, le regard rétrospectif sur son oeuvre, certainement lui est propre, mais davantage et avant tout, la vis creativa, qui fait totalement défaut à l’homme d’action, en dépit des apparences et de l’opinion courante.

Nous autres méditatifs-sensibles, sommes en réalité ceux qui produisons sans cesse quelque chose qui n’existe pas encore : la totalité du monde, éternellement en croissance, des appréciations, des couleurs, des poids, des perspectives, des degrés, des affirmations et des négations. Cette création poétique de notre invention, est sans cesse étudiée, répétée pour être représentée par nos propres acteurs que sont les soi-disant hommes pratiques, incarnée, réalisée par eux, voire traduit en banalités quotidiennes. Tout ce qui a quelque valeur dans le monde actuel, ne l’a pas en soi, ne l’a pas de sa nature – la nature est toujours sans valeur ; mais a reçu un jour de la valeur, tel un don, et nous autres nous en étions donateurs ! C’est nous qui avons créé le monde qui concerne l’homme ! – Mais c’est là justement la notion qui nous manque, et s’il nous arrive de la saisir un instant, nous l’avons oubliée l’instant d’après : nous méconnaissons notre meilleure force, nous nous sous-estimons quelque peu, nous autres contemplatifs – nous ne sommes ni aussi fiers ni aussi heureux que nous pourrions l’être.

NIETZSCHE
Le Gai Savoir, Aphorisme 301

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